Et si l’avenir appartenait plutôt à l’Intelligence Non-Artificielle ?

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Si cet article vous parvient, c’est que vous êtes comme moi bombardés à longueur de journée de prévisions d’un avenir hyper-numérisé, de robotisation massive du travail, de perte de vie privée, d’égarement dans la réalité virtuelle, et à terme de transhumanisme. Apparemment on ne peut rien y faire, si ce n’est assister passivement au spectacle avec un mélange schizophrène d’enthousiasme et d’inquiétude.

Face à cette unanimité, il semble presque hérétique de soulever la question : et si rien de tout cela ne se réalisait ? Ou du moins, y a-t-il une probabilité strictement supérieure à 0 que l’avenir soit autre ?

Il est indéniable que la technologie a fait basculer nos sociétés, et que la tendance s’accélère. Une nouvelle technologie met de moins en moins de temps à se démocratiser. Mais entre ça et une vision apocalyptique où l’homme vit passivement asservi par la technologie, il y a tout de même quelques barrières à franchir et des mécanismes correctifs à contourner. En voici quelques exemples.

Les sociétés durablement droguées sont rares : tout d’abord, cette intervention très inspirante de Simon Sinek nous évitera de répéter la moitié des idées que nous aimerions transmettre dans cet article. La gratification immédiate, éphémère et frustrante des technologies numériques (réseaux sociaux notamment) est assimilable à la prise de drogues. Si l’histoire présente quelques exemples d’effondrements où la drogue (alcool compris) a joué un rôle relatif, les cas restent exceptionnels. L’histoire regorge au contraire d’exemples où les populations, individuellement et collectivement, se prennent en main pour que les addictions restent ultra-minoritaires, et très loin de déséquilibrer la collectivité dans son ensemble.

Les gens font ce qui les rend heureux : ayons un minimum de foi en l’Intelligence Non-Artificielle, autrement dit l’Intelligence Humaine. Si les individus sont frustrés ou agacés par la place prise par leur téléphone portable, on peut leur accorder le crédit de faire ce qui est bon pour eux : reprendre contact avec la nature, passer du temps avec des vrais amis, etc. La sensibilisation aux risques d’isolement posés par les technologies numériques gagne du terrain. Les démarches volontaires de detox numérique se multiplient. Il n’y a pour l’instant pas lieu de penser que nous serions devenus collectivement inconscients au point de ne plus être capable de réagir face à la menace, pour l’instant modérée.

Les travailleurs raisonnablement « dénumérisés » sont plus productifs et engagés : chacun conviendra qu’un travailleur saturé d’informations et sans cesse bombardé de mails et de tableurs Excel n’a plus la capacité de traiter l’information. La recherche de productivité étant inscrite dans l’ADN de notre économie (ou dans ses lois darwiniennes, selon la métaphore qui vous parle), les entreprises et les travailleurs mettent dès lors en place des garde-fous et des pratiques permettant d’écarter les nuisances numériques : pas de mails après 18h ou pendant les weekends, aménagement de moments et d’espaces de déconnexion et de réflexion, planification plus intelligente des travaux, volonté (voire contrainte) d’étendre son réseau professionnel, préférence croissante pour les échanges verbaux et la concision de l’écrit… Ces signaux portent à croire que la pénétration intempestive du numérique dans les lieux de travail, et les pertes de temps engendrées, sont proches d’atteindre leur pic.

La sédentarité excessive est mauvaise pour l’économie : le temps passé sur les technologies numériques est du temps non-passé à sortir et à consommer. A un moment, le marché de la publicité en ligne et celui, totalement absurde, des objets virtuels, vont atteindre leurs limites. A quoi bon abreuver les internautes de sollicitations commerciales s’ils y répondent insuffisamment par des actes de consommation qui passent par la reconnexion à la réalité non-virtuelle ?

On est encore extrêmement loin de l’Intelligence Artificielle, la vraie : il y a une différence énorme entre un robot capable de remporter Jeopardy haut la main (et destinée à absorber progressivement des tâches aujourd’hui réalisées par des médecins), et des machines pensant pour elles-mêmes et éventuellement capables de se retourner contre l’humanité. La presse partout dans le monde, dont la performance économique est fortement corrélée au degré de sensationnalisme de ses articles, laisse habilement et implicitement penser que la bascule est imminente, comme dans cet article par exemple. Or il suffit de lire attentivement ce même article pour constater que Monsieur Demis Hassabis, spécialiste en neurosciences et fondateur de DeepMind Technologies, affirme la chose suivante : “The ultimate goal here is to build smart, general purpose machines but we’re many decades off from doing that.” Plusieurs décennies donc, pour éventuellement y parvenir. Il semble plus généralement nécessaire que nous retrouvions du discernement entre l’immédiat et le très long terme, entre la certitude et la conjecture, entre la fatalité et la capacité à agir.

Si, il est possible de freiner voire de retourner le développement d’une technologie : si ce n’était pas le cas, le nucléaire serait la principale technologie de production d’électricité dans le monde, et les OGM seraient cultivés partout en Europe. On pense que la pénétration et la démocratisation de la technologie est une loi inscrite dans la nature, mais ce n’est pas le cas. Dans certains territoires comme le Bhoutan, l’introduction de chaque technologie est relativement lente et réfléchie, et fait l’objet d’un débat public. L’attitude des sociétés industrialisées à l’égard de la technologie résultait jusqu’à récemment d’une recherche de confort et de vie meilleure ; elle relève désormais d’une idéologie accordant une foi inébranlable en l’innovation, quelle qu’elle soit. Mais rien n’indique que cela va durer ; l’histoire est faite de rebondissements, tout peut basculer en peu de temps. Les bifurcations sont aléatoires. Les idéologies sont volatiles, leur durée de vie se réduit, les changements de régime sont de plus en plus fréquents. Il n’était pas écrit dans les années 90 que les populations se précipiteraient ainsi vers Internet ; il n’est pas non plus exclu qu’elles se tournent demain vers autre chose.

30, 40, 50, 60% de chômage provoqué par les robots : un vrai sujet, mais ce n’est pas forcément pour tout de suite. Si les choses étaient aussi simples, les caissiers et conducteurs de métro, entre autres, n’existeraient plus depuis longtemps. Or les utilisateurs ont besoin de temps pour se familiariser avec l’innovation ; les syndicats défendent leurs intérêts ; bref, la société ne se gère pas comme dans Sim City.

Cependant, on ne peut négliger le potentiel d’automatisation de l’emploi représenté par l’impression 3D, les drones, les androïdes polyvalents, l’Intelligence Artificielle etc. C’est plutôt l’exagération de l’imminence et du rythme de déploiement de ces technologies qui laisse sceptique. J’ai beau chercher, rien n’indique par exemple pour le moment que le véhicule autonome (qui a effectivement le potentiel de remplacer des dizaines de millions d’emplois dans le monde) soit sur le point de tout casser sur son passage. D’après une étude d’AT Kearney, le marché de la voiture autonome représenterait 560 milliards de dollars en 2035. Un gros chiffre en effet, sauf qu’il reste un peu de temps pour réfléchir d’ici à 2035, et qu’à titre d’exemple, le marché mondial de l’automobile pèse aujourd’hui 2 trillions de dollars (donc une taille 4 fois plus grande).

Supposons que malgré cet horizon lointain, un scénario de chômage de masse involontaire soit certain. Supposons-le hasardeusement et sous le coup de la fascination face à ces ruptures technologiques (en effet fascinantes), mais supposons. Une idée en vogue car apparemment logique serait d’instaurer un revenu de base pour donner de quoi vivre aux populations et maintenir la machine économique en état de consommer et de produire. Je suis comme beaucoup envahi par les questions que cela pose, notamment :

  • Comment financer une telle dépense publique avec des budgets déjà très contraints, et une incapacité croissante à taxer les robots, les entreprises qui en ont les moyens, et les riches ? La concurrence fiscale entre les Etats et le comportement unilatéral des entreprises feront que ces dernières ne se coordonneront jamais à l’échelle mondiale pour s’accorder sur une fiscalité qui permettrait de financer un revenu de base (même s’il faut bien que les gens disposent d’un revenu pour consommer les produits de ces mêmes entreprises).
  • Comment, avec un revenu minimum de subsistance, entretenir une machine économique qui repose surtout sur la consommation des classes moyennes ?

Cela laisse penser que le revenu de base est non seulement difficilement applicable, mais aussi une rustine loin de régler le problème. Le système entier est à repenser, et malgré un examen attentif de l’actualité et des essais économiques, je ne vois pour l’instant pas l’ombre d’une solution se dessiner (mais merci de me l’indiquer si j’ai raté quelque chose). Mais détendons-nous, il reste justement plusieurs décennies pour y réfléchir… en mettant à l’épreuve l’Intelligence Non-Artificielle ! Et si la révolution numérique, plutôt que nous isoler, nous diviser et nous rendre économiquement inutiles, nous permettait de nous reconcentrer sur les relations humaines ?